Rebecca Ruiz

Conseillère nationale suisse, criminologue

6 juin 2017
de rebecca
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Trop payés, vraiment ?

Chronique Commission de conciliation parue dans Le Temps, 6 juin 2017 

Une étude sur la rémunération des parlementaires vient de paraître. Vous en avez entendu parler : c’est celle qui dépeignait vos élus en privilégiés au revenus de chefs d’entreprise. Nous n’avions pas eu d’affaire à la française en Suisse ? En brandissant l’idée d’indemnités « fictives » et de revenus « déguisés », certains commentateurs ont sans doute imaginé qu’ils allaient animer un peu la morne politique helvétique.

Laissez-moi vous livrer un point de vue différent. Car même si je suis personnellement concernée, je n’ai pas à m’interdire de rétablir certains faits, sur la base, notamment, d’une lecture exhaustive de l’étude en question (70 pages tout de même). Le salaire des conseillers nationaux serait de 74 francs nets de cotisations et d’impôts de l’heure ? Cela serait, oui, coquet. Mais c’est inexact, puisque le temps de travail comptabilisé n’est que celui passé au Parlement et en commission. Or, lorsque votre élu prépare ses séances en lisant des rapports (souvent plus de 70 pages, d’ailleurs), lorsqu’il a des contacts avec les médias, lorsqu’il donne des conférences, lorsqu’il participe à des débats, il exerce aussi son mandat. Une fois tout ceci considéré, ce fameux salaire horaire tombe quelque part entre 30 et 40 francs. Pas de quoi pleurer misère, évidemment. Mais est-on dans l’excès ?

On a pu lire, aussi, que les conseillers nationaux qui ne rémunèrent pas d’assistant parlementaire conservent pour eux l’argent prévu à cet effet. Mais comment donc cela peut-il se justifier ? Attention, scoop : les parlementaires qui n’engagent pas de collaborateur s’occupent de l’organisation et de la préparation… eux-mêmes ! Un temps de travail qui est donc rémunéré. Quant aux frais de repas et d’hôtels, versés sur une base forfaitaire pour les jours de session, il faut n’avoir jamais cherché à se loger à Berne pour savoir qu’il est difficile de dégager des marges mirobolantes, sauf à miser sur le bed and breakfast. On pourrait continuer à l’envi, avec notamment les contributions aux partis, qui font vivre ces acteurs importants de la démocratie…

En fait, tout le monde le sait: l’élection au Conseil national n’est pas la clé d’un enrichissement facile et rapide. Mais voilà, la tendance au « tous surpayés », variante du « tous pourris », semble l’emporter sur les faits – et sur un constat simple : les flux financiers les plus problématiques, dans notre démocratie, sont bien ceux qui ne sont ni règlementés par la loi, ni transparents.

31 mai 2017
de rebecca
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Les espaces de consommation de stupéfiants participent-ils à la réduction des risques?

La création d’un espace de consommation de produits stupéfiants est actuellement en discussion à Lausanne.

1. Le Conseil fédéral estime-t-il qu’un tel projet s’inscrit dans la politique de réduction des risques prônée par la politique des quatre piliers?

2. Quelle évaluation le Conseil fédéral fait-il des espaces de consommation existants dans les autres villes suisses?

3. Quels effets de la mise en oeuvre des quatre piliers sur la consommation de stupéfiants observe-t-on?

23 mai 2017
de rebecca
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Un train de retard

Chronique Commission de conciliation parue dans Le Temps, 23 mai 2017 

La manière différente dont les hommes et les femmes se comportent dans l’espace public, en particulier dans les transports, est bien connue et documentée par la recherche. On observe ainsi que les hommes occupent plus de place que les femmes. Et je le précise d’emblée, la différence des attitudes est sans proportion avec celles des gabarits corporels. Jambes largement écartées qui débordent, journal grand ouvert qui vous frôle ou ordinateur occupant l’entier de la tablette commune. Au confinement contraint, permanent pour les utilisatrices des transports publics (si, si, je vous assure, observez et vous verrez), j’ai tenté d’opposer une résistance il y a quelques jours dans un train bondé entre Berne et Lausanne. Je vous rassure de suite, non pas en m’imposant physiquement de la même manière que le jeune cadre dynamique qui me faisait face et dont les pieds se trouvaient sous mon siège, non. Simplement en usant de la parole, et en osant demander s’il était possible d’aménager, quelque part dans le prolongement de mes genoux, un espace qui pourrait accueillir les miens, de pieds. Réponse à cette audace, à cette effronterie : un gros soupir, une grimace, une complainte – et un mouvement presque imperceptible.

Dans un registre éminemment plus grave – qui a toutefois aussi trait à la place des femmes dans l’espace public –, un collègue a visiblement lui aussi fait preuve d’outrecuidance aux yeux du Conseil fédéral en s’inquiétant du phénomène du harcèlement de rue. Tout en affirmant « ne pas sous-estimer ni l’ampleur, ni la gravité du harcèlement de rue », notre gouvernement n’estime pas nécessaire de prendre des mesures pour lutter contre ce phénomène qui empoisonne, et pas qu’un peu, la vie des femmes. Pas de mesures, pas de prévention, pas même une petite étude pour connaître un peu mieux, justement, l’étendue du problème : on se défausse explicitement sur les communes urbaines, qui n’ont qu’à se charger des plans d’actions (alors que les chiffres disponibles attestent que plus des deux tiers des jeunes femmes ont été confrontées aux phénomène, dès 16 ans déjà). Pour la sensibilisation et la prise de conscience, c’est comme avec le respect dans le train : on repassera, merci d’excuser le retard de la politique sur la vie réelle, et prière d’attendre la prochaine correspondance.

14 mai 2017
de rebecca
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Des doutes au service du patient

Article paru dans Le Courrier du médecin, mai 2017

Le médecin peut-il, doit-il douter ? Voilà une question que l’on pourrait préférer, comme patient, ne pas se poser. La fiction du médecin omniscient et, en conséquence, tout-puissant, est irréaliste – mais si rassurante ! Or, en prenant le temps de s’interroger, le patient ne peut, je le crois, que voir sa relation avec son médecin s’améliorer.

En tant qu’association de patients, nous tâchons de faire connaître à ces derniers leurs droits et leurs devoirs, avec un objectif : qu’il sachent aussi précisément que possible ce qu’ils peuvent attendre de leur médecin et des professionnels de santé. Le dialogue informé qui s’ensuit permet aux patients de se placer dans une forme d’égalité face aux soignants, condition du développement d’une relation de confiance.

La communication joue là un rôle primordial, et elle nécessité honnêteté et transparence. La médecine n’est pas une science exacte, et elle permet, voire elle suppose, le doute du praticien, qui peut servir à aboutir au bon diagnostic. Si, comme le pensait la Rochefoucauld, « le doute est le pire de tous les maux, car il les suppose tous », alors n’est-il pas précisément ce qu’un patient attend, c’est-à-dire que toutes les possibilités soient envisagées, qu’elles soient ensuite vérifiées, et qu’enfin un traitement soit prescrit ? Douter est à la fois nécessaire et presque inévitable à chacune des étapes du processus, et le patient gagnera à en être informé. Car ainsi, il n’aura pas affaire à la médecine comme un client face à une boîte noire d’où sortent miraculeusement des ordonnances. Au contraire, il pourra suivre les raisonnements ou, lorsque c’est utile, donner son avis, et ainsi adhérer plus profondément et plus personnellement au traitement – et personne n’ignore à quel point cette adhésion est fondamentale pour la guérison.

Alors qu’examens et soins se technicisent, et que les progrès spectaculaires de certaines de ses branches font quotidiennement les titres des médias, il est tentant de placer des espoirs illimités en une science médicale hyper-technologique. Nouveaux appareils et médecine personnalisée élèvent les attentes des patients et font miroiter l’illusion d’une santé totalement sous contrôle. Il n’est alors pas aisé de préserver l’espace nécessaire au doute du médecin. Mais celui-ci n’en demeure pas moins indispensable. En rappelant sa nécessaire humilité face au corps humain, en cédant une part de son pouvoir symbolique, le médecin qui doute et partage ses questionnements s’assure de préserver l’essentiel : une relation pleinement humaine avec son patient.

9 mai 2017
de rebecca
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L’accueil de jour au jardin d’enfants: entre mots d’excuses et incohérences de la droite

Chronique Commission de conciliation parue dans Le Temps, 9 mai 2017

Un débat important pour les familles a occupé le Conseil national la semaine dernière: les tarifs des crèches et garderies. L’idée du Conseil fédéral est simple : pour soutenir la conciliation, il faut diminuer les frais de garde à la charge des parents avec un crédit incitatif de 100 millions. Chez nous, 13 à 20% du revenu est consacré à ces frais alors qu’en France, ou en Allemagne, cette part est de 4 à 6%. La conséquence est connue. Beaucoup de femmes renoncent à travailler car à quoi bon le faire si finalement le revenu obtenu ne sert qu’à payer les heures de garde ? On sait aussi qu’en 2025, 500’000 personnes qualifiées viendront à manquer sur notre marché du travail alors même qu’aujourd’hui 300’000 femmes formées sont découragées à l’intégrer pour les raisons que j’évoquais. Et qu’un franc investi dans les structures d’accueil en rapporte 2 à 5 aux collectivités publiques. Vous en conviendrez, la conclusion est d’une simplicité biblique : voter ce crédit de 100 millions ! Mais voilà, nous sommes à Berne, au Parlement fédéral, c’est-à-dire, pour certains, bien loin des électeurs et des promesses électorales. Là où on peut brandir les pires excuses pour refuser un crédit qui représente 0,3‰ des dépenses de la Confédération. Pour la majorité de droite, il y a les classiques qui s’appliquent indifféremment à tous les dossiers, comme l’ultra-orthodoxie financière qui veut qu’un sou non dépensé vale toujours mieux qu’un franc bien investi. Mais ici, certains collègues ont osé plus original. On en a ainsi entendu plusieurs plaider la défense du fédéralisme. Mais oui, vous le savez, l’accueil extrafamilial est du ressort des cantons et non de la Confédération. Loupé, l’article 116 alinéa 1 de notre Constitution lui donne précisément la compétence de soutenir des mesures en faveur des familles. Et la Confédération finance avec succès depuis des années l’ouverture de nouvelles structures par le biais de l’aide au démarrage.

En 2017, alors que le Conseil fédéral et la plupart des partis ne cessent de répéter qu’il est nécessaire d’améliorer l’embauche de la main d’œuvre indigène (nouvelle manière polie de désigner les femmes qui aimeraient travailler plus), il a donc fallu se battre pied à pied pour obtenir de justesse une majorité de voix pour ce crédit. Il reste encore du chemin à parcourir pour la politique familiale, des slogans fièrement inscrits sur les affiches de campagne aux votes concrets des élus.

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